Biography

ARNO LE MAGNIFIQUE

Arno ébouriffé, Arno éraillé, Arno libéré. Le trublion d’Ostende est un poète. Là où le commun des mortels voit le froid et la glace, lui devine des peintures de Léon Spilliaert, fils de parfumeur, né comme lui sur les bords de la Mer du Nord, mais le siècle précédent. « Spilliaert allume la digue, comme tous les soirs/… Il nous peint les marées, le ciel et nos regards/Je suis seul avec toi, Oostende bonsoir », écrivent Arno, Mirko Banovic, son bassiste, et Sophie Dewulf, parolière, également auteur du sentimental Tjip Tjip c’est fini, l’un des onze titres de ce treizième album signé Arno, Santeboutique.

Arno Hintjens a vu le jour en Belgique par un joli mois de mai de 1949, mais son cœur va à l’hiver, « le vent et les mouettes, surtout à dix heures du matin ou quand le soleil se couche. Là tu vois cinq peintures de Spilliart. Cela me rend nostalgique, mélancolique, alors que je ne suis ni l’un ni l’autre. Parce que c’est de l’art. Des trips, tout ça sans joints. »

Arno, nomade du Nord, n’est pas frileux, et Ostende est une ville extraordinaire. Après Edgar Poe ou Charles Baudelaire, Rimbaud et Verlaine y ont fait la fête. Comme Arno, ils se sont plongés dans les vertiges de Lady Alcohol (« She’s the darkness/Whispering to me/And I’m trapped inside myself/I’m trapped in a tunnel », jouant du couteau au Rat Mort, un estaminet préféré de l’Ostendais James Ensor. En 1898, le peintre préféré de Bob Dylan en avait fait un bal, haut lieu du carnaval de la cité fondée par des pêcheurs de harengs.

Sur Ostende, Arno, qui vit aujourd’hui à Bruxelles, est intarissable. La ville a sculpté le rocker à la voix de rocaille et à l’épais accent flamand. « Tu sais, Karl Marx y a écrit le Manifeste du Parti Communiste. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les intellos et les artistes chassés par le nazisme s’y arrêtaient avant de prendre le ferry pour Douvres. Cocteau, Gide sont venus traîner dans ce port fameux pour son quartier homo et ses maisons closes. Ici, j’ai grandi en entendant parler cinq langues, l’Ostendais, l’Allemand, le Français, l’Anglais, le Néerlandais. Et quand le soleil tombe dans la mer, c’est une autre drôle d’histoire ».

  Témoin, ce magnifique bleus écrit en 1960 par Léo Ferré et Jean-Roger Caussimon, Comme à Ostende, reprise par Arno en 1995 : « On voyait les chevaux de la mer/Qui fonçait la tête la première/Et qui fracassaient leur crinière/Devant le casino désert ». Quand la ville est sous la pluie, on se demande, écrivent-ils, « si c’est utile/Et puis surtout/Si ça vaut l’coup/Si ça vaut l’coup/D’vivre sa vie ».

Oui, dit Arno, héritier patenté de la chanson, tendance dramaturges, Brel, Ferré, et créateur de rock depuis la fondation de TC Matic, son premier groupe, au milieu des années 1970. Oui : au moins une chose vaut la peine, l’adrénaline, celle qui fait couler la tension et le plaisir dans les veines de l’artiste. Alors, prévient Arno, « je fais des disques pour faire des concerts ». C’est le but ultime.

Santeboutique, sur ce plan, est parfait : tendu, énergisant, travaillé au millimètre, abrasif. L’album bouscule, à preuve cette photo de la pochette - Arno shootant dans le sable de la Groot Strand, la grande plage de la capitale des bains de mer belge. La vie d’une chanson tient d’ailleurs à peu, dit Arno, une intuition, un feeling, un hasard ou une demande. Une cassette d’Adamo achetée à l’aéroport et écouté par hasard dans un studio d’enregistrement de Nashville, et voici la reprise des Filles du bord de mer (sur l’album Idiots Savants en 1993), succès populaire garanti avec l’ajout de l’ardant et génial « choin, choin, choin » au refrain. Arno adore cette histoire.

 Sur Santeboutique, il y une sorte de commande, Les saucisses de Maurice, « née d’une demande pour la BO d’un court métrage, l’histoire d’une jeune femme 75% végétarienne mariée à un 100% macrobiotique, mais qui couche avec Maurice le charcutier. Oui, ce disque est plus surréaliste que le précédent, et le son n’est pas le même. Le surréalisme est belge, c’est Magritte qui peint une pipe et écrit : ceci n’est pas une pipe. Avec le surréalisme on peut mentir et en même temps montrer la vérité. »

  Y aurait-il de la nostalgie cachée derrière ces débauches de guitares et ces torrents de mots caillouteux : « Il est trop tard/Il n’y a plus de Chèvre Folle/Dans les bistrots on pense plus, on se console ». La Chèvre Folle, c’était un bistrot, un rade, explique Arno, où la barmaid passait du Bob Dylan. C’est aujourd’hui une galerie d’art. Car le monde change à la vitesse grand V, parce que « l’être humain déraille. J’en fais partie, et d’ailleurs sans l’être humain, je ne pourrais rien écrire, je suis un voyeur. Moi, je vois : même les familles s’éparpillent ». Les discussions sont balayées par les « laPtops, tous sont penchés dessus, le nez collé, alors qu’avant « only the sky was the limite ».

Qu’on se le dise, Arno n’a pas le permis de conduire, il n’a jamais envoyé un

mail de sa vie, il se trimballe avec un modèle antique de téléphone portable. En ce sens, il est anarchiste. Dans ce sacré bazar, où l’on s’ennuie, il conseille la perturbation. « L’envie c’est une santeboutique/ Bordélique/ Exclusive/ Excentrique ». L’expression « santeboutique » est belge, répète Arno, l’œil malin, le sourire ado, le geste espiègle. Cela veut dire un bordel, un bazar…

Parfois, se produisent des courts-circuits dans la tête d’Arno, surtout après des nuits de noces (« Hier j’ai bu comme un chien sans dents/ Aujourd’hui, ma tête danse le French cancan/La vie est trop courte pour être petite ».

Au final, aucun effondrement, mais beaucoup d’étincelles, « des flashs ». Par exemple, They are coming. Ils arrivent. Qui ? « On est comme dans les années 1930 ? Non ? » - la naissance du fascisme, l’arrivée d’Hitler. « Je suis la première génération qui n’a jamais vécu la guerre, j’ai vécu avec mon cul dans le beurre. La révolte a passé de mode. Et le conservatisme a une érection comme la Tour Eiffel ». L’Europe libre, libérée, libertaire : une antienne ? pour Arno depuis sa proclamation trilingue en 1997, « Putain, Putain c'est vachement bien/nous sommes quand même/tous des Européens ».

 Est-ce sans solution ? Se battre pour la sauvegarde de la planète, « ça réveille », se sauver soi-même « c’est nécessaire. Etre con et content, c’est bien, c’est naturel, être « une moule/De la mer du Nord/Salé et toujours mouillé » », (Naturel).

Pour être lui-même musicalement, Arno fait appel au producteur musical John Parish. « Il me connaît, il sait ce que je n’aime pas : le son clean, et les choses qui « ressemblent à… ». Arno a croisé le Britannique complice de PJ Harvey, en 2011 lors d’un concert à Paris « avec des guests, dont Steff Kamil, le bassiste de dEUS. ». Depuis, Parish a habillé Futur Vintage en 2012 et Human Incognito en 2016, dotant l’animal Arno d’un son sans équivoque.